L'émotion reste devant la porte de l'entreprise - santé mentale - quiet quitting - RH qui vous veut du bien

 
L'entreprise est un lieu où l'émotion n'a pas sa place.

Pas de place pour le rire : ça ne fait pas pro.
Pas de place pour la peur : les adultes n'ont pas peur.
Pas de place pour les larmes : c'est une réunion de travail ou une thérapie ?
 
Une fois passés la porte de l'entreprise, les travailleurs enferment leurs émotions dans une petite boîte cadenassée où il est écrit "ne pas ouvrir". 
 
Si nous continuons ainsi, il y aura danger. En fait, le feu est déjà là au regard des multiples burn-out, dépressions et problèmes de santé mentale qui s'enflamment. Les employeurs et RH parient sur les outils pour améliorer les conditions de travail : télétravail, semaine de 4 jours, congés illimités...

Et s'ils se trompaient ? Les outils créent un changement sur le court terme et de manière éphémère. Il faut creuser jusqu'à la racine du problème pour entamer une évolution significative pour nous et les générations futures.

Pour beaucoup de problèmes, la racine est : l'absence d'émotions.

Que se passe-t-il quand on laisse l'émotion sur le pas de la porte ? Quels sont les risques pour les entreprises du XXIème siècle ?





Les travailleurs seront sans pitié.



 
 
 
 
L'entreprise n'attire plus. Nous jouons la comédie humaine, nous enfilons nos plus beaux costumes pour se lancer dans nos plus belles tirades :

 
–– Je rêve nuit et jour de travailler avec vous !
–– Mener ce projet est l'un de mes désirs les plus ardents.
–– Quel honneur de faire partie de votre équipe !
 
 
Foutaises. La réalité est moins théâtrale : une pléthore d'individus bosse en entreprise par dépit, non par envie. Ce n'est pas de leur faute... Est-ce que cela donne envie un monde où des employeurs tentent de réduire les salaires mais pas la charge de travail ? Un monde où des managers bloquent les évolutions de salariés compétents ? Un monde où des RH virent des travailleurs sans cause réelle et sérieuse ? Ces petites crasses du quotidien font partie de l'univers pro ; pire, elles sont parfois valorisées. Des employeurs ont tout de même félicité les méthodes non-humaines de Didier Bille, l'auteur de DRH, la machine à broyer avant de le licencier.
 
 
A force de mettre sous scellés nos émotions, nous réagissons comme des bêtes sur pilote automatique. Tous les coups sont permis pour une poignée d'euros. 
 
 
 
 
Les intérêts financiers d'abord, on verra après pour l'humain.

 
 
Ces professionnels peu scrupuleux sont-ils motivés par le mépris de l'humain ? J'ai une autre lecture... Je pense qu'ils mettent leurs émotions sur pause afin d'agir comme un robot exécuteur d'ordres. Une sorte d'apathie professionnelle qui sert les intérêts de certains dirigeants.
 
Mettre au placard, licencier, harceler sans se poser de questions, c'est ça être sur pilote automatique : on dit "appuie sur la gâchette", j'appuie sur la gâchette. D'ailleurs, les soldats sont formés de manière à développer cette apathie, à se détacher de leurs émotions pour réussir ce pourquoi ils sont recrutés.
 
 
 
L'émotion reste devant la porte de l'entreprise - santé mentale - quiet quitting - RH qui vous veut du bien
Les ordres sont les ordres.



 

« Les émotions posent un problème au combattant. D’abord, parce qu’elles nuisent à son efficacité [...] Un soldat doit en effet être résistant, endurant et finalement insensible »

  
 
La psychiatre Aurélie Eon s'intéressant aux émotions en contexte de guerre fait cette analyse dans son article Faut-il laisser pleurer le soldat augmenté ?. Les soldats doivent se contrôler pour ne pas ressentir la joie ou la colère et si l'expression de ces émotions est permise, elle doit se faire dans un contexte précis : lors du repos par exemple. Laisser exprimer ses émotions c'est prendre le risque d'agir différemment, d'aller à contrario des directives de notre supérieur.


 
 


Les salariés se désengageront 

de plus en plus.



 
 
 
 
Avez-vous remarqué les points en commun entre l'Entreprise et la Famille ? La première s'est construite sur le modèle de la seconde. Et ce n'est pas forcément une bonne chose... 
 
Dans la Famille, il y a un chef : le père. Ce schéma hétérosexuel et patriarcal se retrouve en entreprise car le chef de famille c'est le PDG. Ce dernier dispose d'un pouvoir de subordination - tout comme le chef de famille - qui contraint les membres du clan à se soumettre. Les Dieux auraient-ils offert une autorité Divine aux hommes ? Je suis jalouse.


–– Prenez votre repas entre 12H et 13H
–– Faites votre travail
–– Ne dites pas ceci en ma présence !


Oui papa ou devrais-je plutôt dire "oui chef" ? J'ai grandi dans une famille avec ce chef qui décide, qui contrôle, qui interdit. Ce que je regarde à la télé, le moment où je fais mes devoirs, l'heure à laquelle je rentre... C'est lui qui décide. Quand on est une gamine de 12 ans, la logique est d'obéir. L'éducation de mon père (et de ma mère) m'a éloignée des risques (arrêt de l'école, drogues, mauvaises fréquentations etc.) et m'a permis de respecter les codes de la société. 
 
 
Le danger est là lorsque le chef de famille en oublie les émotions...


De ce chef de famille, je n'ai jamais reçu :

De câlins
De mots réconfortants
De "Je suis fière de toi ma fille"
De "je t'aime ma fille"
D'espace ni de temps pour exprimer mes propres émotions
 
 


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Rions ensemble, ma fille !



 
Ô Dieu, je me sentais triste - et furieuse - j'avais envie de lui jeter ma peine à la figure mais de peur de m'attirer les foudres de ce Dieu parental, je n'osais pas... Résultat ? Je me suis renfermée sur moi-même durant de longues années, j'ai fui les relations humaines à l'université comme au travail.

Puis j'ai fait semblant et je continue de le faire.

Je fais semblant d'éprouver de la sympathie pour ce chef.
Je fais semblant d'être heureuse lorsque je suis à côté.
Je fais semblant que tout va bien.

Beaucoup de travailleurs font semblant, ils souffrent intérieurement des abus de pouvoir de leur Direction et de ce manque d'empathie. Puisque leurs besoins émotionnels (être écouté.e par exemple) restent sous silence, ils adoptent cette stratégie que l'on appelle aujourd'hui le quiet quitting
 
 
 
Finalement, le quiet quitting c'est ne plus s'investir et rejeter la relation avec l'autre

 
 
Comme un bon gros "démerde-toi". Les travailleurs continuent de porter leur costume de salarié - ou d'enfant - mais ne font que le strict minimum en termes de travail, de temps de présence, d'échanges avec l'employeur. Ils ne courent plus après des signes de reconnaissance ni des gestes valorisants (augmentation de salaire, mobilité). Tiens, ça me fait penser aux femmes seniors : les grandes oubliées de la QVT. Elles veulent parler de leurs problématiques de santé, de conditions de travail parfois délétères... Les employeurs font la sourde oreille.

L'autre risque est de voir une armée d'individus quitter le salariat pour re-créer un environnement dans lequel ils se sentent bien. Grâce à l'entrepreneuriat, ces ex-enfants deviendront des chefs de famille avec de nouvelles façons de manager, de communiquer, de travailler plus éthiques pour tout le monde. La France vit-elle une Grande Démission ? Non, néanmoins 42% des étudiants veulent créer ou reprendre une entreprise avant 30 ans selon le 7ème baromètre MoovJee et CIC.
 
 
Quitter le nid pour mieux le reconstruire, c'est un mal pour un bien. Dans tous les cas, la relation se dégrade si l'une des parties se désengage.
 



 
 
 

La communication sera violente.

 
 
 
 
 
  

A chaque fois que l'on exprime une émotion, on exprime un besoin. Le bébé pleure car il a faim, il a donc besoin d'un des parents. Si ces derniers veulent le bien de leur enfant, ils lui donneront le sein ou un biberon. L'émotion permet à l'autre d'agir en conséquence et de répondre à nos besoins : être entendu.e, être valorisé.e, être reconnu.e en tant qu'humain.e.

 
 
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De quoi as-tu besoin toi ?

 

 
Lorsque les travailleurs cadenassent leurs émotions, ils taisent leurs besoins ce qui crée des frustrations et favorise les comportements déviants. La violence s'invite dans notre quotidien. Crier est une manière de communiquer dans de nombreuses familles. Mais le cri est violent dans la mesure où il agresse l'autre et le met dans un état de stress chronique
 
 
A la maison, mon père criait. Les devoirs avec lui, c'était toujours une séance de torture émotionnelle. Je n'avais pas compris la consigne ? Il criait. Je répondais à côté de la plaque ? Il criait. J'exprimais un besoin "Mais papa, je ne comprends pas", il criait encore plus. Encore aujourd'hui, il hausse la voix lorsque je dis quelque chose qui ne lui plaît pas.

 
En entreprise, certains dirigeant(e)s tapent du poing et hurlent comme l'a expérimenté Inès, victime d'harcèlement quand elle travaillait en cabinet d'avocat. Je me rappelle de mon manager chez CRIT qui haussa le ton lors d'une réunion à 2. Je pratiquais le quiet quitting, je n'étais plus engagée dans mon travail ni dans ma relation avec cet employeur. Il a donc crié pour que j'agisse autrement. Mais crier sur quelqu'un ne motive pas ce quelqu'un.
 
 
 
J'ai détesté ce manager et plein d'autres aussi.

 
 
Le pire se trouve ailleurs... Le chef de famille qui rejette ce que vous vous ressentez.
 


C'est de ta faute, il ne fallait pas me chercher.

 

Ou comment faire culpabiliser l'autre. Le chef d'entreprise adopte la stratégie de "c'est de ta faute, il ne fallait pas me chercher" pour fuir ses responsabilités et se positionner en éternel victime. Vous avez dit adulte ? L'entreprise est une cour de récréation peuplée d'enfants en bas âge
 
 
–– Tu réagis toujours mal !
–– Tu prends les choses trop à cœur...
–– C'est toi qui es trop sensible ! 

 
Voici la confirmation qu'exprimer ses émotions en entreprise est une faute. Face au violent "non c'est toi", la tentation est de répondre par de la violence. Difficile de faire preuve d'intelligence émotionnelle quand celui/celle en face en est dépourvu.e.
 
La communication sera de plus en plus violente, je le crains. Tant qu'on ne pourra exprimer nos émotions en entreprise, la violence infestera nos relations jusqu'à la racine.






En conclusion : on fait quoi ?





On fait ce qu'on a peur de faire depuis longtemps : exprimer ses émotions au travail. Sortir du silence. Parler.
 
 
 
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Alors on parle !

 
 
La remise en question est nécessaire aussi bien du côté des chefs que des membres de la famille professionnelle. Les travailleurs sont fatigués d'être considérés comme des enfants dénués de bon sens. Il est impératif de redéfinir un lien de subordination, moins intrusif, moins contrôlant, qui prend en compte les besoins émotionnels des individus. Les réflexions de la sociologue Danièle Linhart dans son ouvrage L'insoutenable subordination des salariés devraient inspirer les employeurs contemporains.
 
 
Nous devons remettre de l'émotion en entreprise en commençant par créer des moments pour :
 
  • S'écouter
  • Partager nos ressentis
  • Se donner des signes de reconnaissance (financiers et symboliques)
  • Et valoriser ce que nous faisons de bien
 
 
Ainsi les travailleurs se sentiront respectés dans leurs entreprises, ils pourront s'engager à nouveau. Oui l'émotion favorise l'engagement à l'échelle individuelle (travailleur) et collective (équipe).


A quand un management qui valorise et non infantilise les salariés ?
A quand des réunions pour parler de ses émotions ?
A quand des podcasts pour donner la parole aux salariés ?


Rester dans un lieu aride en émotion n'est intéressant pour personne, qu'il s'agisse de la Famille ou de l'Entreprise. J'ai dit bye-bye à la relation employeur-salarié en 2016, j'espère ne pas avoir à faire ce choix face à mon employeur de toujours : mon père.